Des filles mineures exploitées comme prostituées à Bukavu

12 Juin 2014 , Rédigé par Journalistes-Démocratie-Droits Humains Publié dans #News

La prostitution des mineures devient de plus en plus courante dans la ville de Bukavu. A divers endroits, entre autre au marché de Mashinji dans la commune de Kadutu, des jeunes filles de moins de 18 ans se font exploiter sexuellement. Personne ne dit mot pourtant la loi punit les auteurs cette pratique.

Des mineures se pavanent et s’installent, surtout le soir, dans des maisons de tolérance, des bâtisses généralement en planches, enchevêtrées entre des bistrots de fortune, étalages des produits agricoles, petits troupeaux des chèvres et porcs et montagnes de sable au marché Muhanzi dans la commune de Kadutu. Ces gamines portent des vêtements qui mettent en relief leurs corps. « L’âge, l’état sérologique ou d’ébriété du client ne nous intéressent pas. L’essentiel c’est l’argent », crie la plus brave d’elles sur un quinquagénaire, vendeur des planches, qui leur reproche de n’être pas à leur place. Ces filles font partie du décor de cette place marchande où la musique est diffusée à tue-tête, la bière coule à flot et le chanvre se consomme presque sans discrétion.

Dans d’autres quartiers de la ville de Bukavu, des jeunes filles sont exploitées sexuellement. « Au quartier Essence, dans la commune d’Ibanda, il y a environ quatre maisons de prostitution où on retrouve généralement des mineures » déplore James, agent de la police dans ce quartier.

Malheureusement, tout ceci se passe sous l’œil impuissant de l’autorité.

Pauvreté, naïveté et ignorance

Sur la place publique, les tenanciers des maisons de passe soutiennent qu’ils ne peuvent pas accepter des filles âgées de moins de 18 ans entrer dans leurs installations pour y exercer leur profession. « J’appelle la police pour traquer une mineure qui entre dans mon bistrot » se vente un tenancier. Ce discours est aussitôt démenti par un autre tenancier. «Nos clients achètent la bière, mangent des grillades et paient des chambres. La présence de ces gosses est une bonne affaire », chochotte-t-il en se frottant les mains.

La plupart de ces jeunes « prostituées » affirment fuir des conditions misérables dans lesquelles vivent leurs familles. D’autres par contre affirment n’avoir aucun autre moyen de survie à part se prostituer « J’ai fui chez moi, mes parents étaient sur le point de divorcer. Ils se disputaient chaque fois et ne s’occupaient plus de moi. Alors je me suis réfugié ici pour gagner seule ma vie » raconte Lidia, 15 ans.

« Je suis orpheline de père et de mère. Mon père est décédé après ma mère alors que je n’avais que 12 ans. Je suis allé vivre chez ma tante qui a commencé à me maltraiter et ne subvenait plus à mes besoins. Une amie m’a amenée ici et m’a initiée à la profession. Je suis devenue prostituée à l’âge de 14 ans » raconte Bibiche, jeune fille de 16 ans.

D’autres filles embrassent la profession de prostituée par naïveté et mauvaise compagnie. C’est le cas d’Esther qui exerce depuis qu’elle a 16 ans cette profession. «J’avais rencontré une amie qui me disait qu’étudier ne valait rien. Puis qu’elle gagnait facilement de l’argent, s’achetait de nouveaux habits et des bijoux, je l’ai cru. Elle m’a alors initié à ce métier. Mes parents ont tout fait pour m’en empêcher mais je n’ai pas compris. Ils m’ont alors laissé faire. Mais depuis que je suis là dedans, je trouve que ma vie se détériore de jour en jour ».

Pour plusieurs raisons, ces filles quittent leurs familles pour embrasser la rue. Mais dans leur autre vie de la rue, elles se buttent aux difficultés réelles.

D’abord par rapport à leur santé, ces filles moins informées et par naïveté s’exposent généralement aux infections sexuelles notamment le VIH Sida. « On me paye 1000Fc (1,6$US) pour la passe avec préservatif. Mais si vous voulez le faire sans préservatif c’est 10$ » nous confie une jeune de 16 ans. « Ces jeunes filles n’ont pas d’informations nécessaires sur le VIH Sida, elles ne sont généralement pas la cible des ONG de lutte contre le side en cette matière. Nombreuses parmi elles tombent ainsi malade par ignorance » déplore Alfred Mirindi, membre d’ALCIS une ong d’encadrement des travailleuses de sexe à Bukavu.

A part le risque permanent du VIH et d’autres infections sexuellement transmissibles, ces enfants sont agressées et parfois battues par leurs clients. « Si quelqu’un me donne une possibilité de quitter ce métier je l’abandonnerais aussitôt » clame Esther avant de nous montrer quelques cicatrices sur sa cuisse et son dos.« Le client m’a un jour invité chez lui. Après être passé à l’acte il a refusé de me payer comme convenu. Dans la dispute, il ‘ma battu, déchiré mes habits puis m’a jetée dehors. J’ai gardé des cicatrices que vous voyez. Souvent on croise des hommes violents » témoigne-t-elle. Le rêve d’Esther aujourd’hui c’est de retrouver la vie normale « je ne conseillerais à aucune fille de vivre ce que nous vivons dans ce métier » ne cesse-t-elle de répéter. Son amie Bibiche, 16 ans, voudrait elle retourner au banc de l’école « Je suis encore jeune. J’aimerais rentrer à l’école parce que j’ai abandonné en 2e secondaire. Je suis convaincu que je peux encore donner du sens à ma vie » souligne-t-elle.

L’Etat devrait s’imposer

Il y a quelques mois, fin 2013, la police a organisée une opération pour mettre fin à l’exploitation sexuelle des mineures dans la ville de Bukavu. Au cours de cette opération, des filles mineures « prostituées » avaient été arrêtées ainsi que certains de leurs clients. « Malheureusement aucune mesure pour leur réintégration n’avait été prise pour leur réinsertion et encadrement une fois sortie de la rue. Elles sont rentrées dans la rue aussitôt » regrette Me Arlaine Kajabika, juriste et membre de l’on Vision Sociale.

Selon des défenseurs des droits de l’homme, l’Etat devrait prendre en mains cette situation et punir les personnes qui encouragent ces pratiques illégales « Les clients de ces enfants, les personnes qui les hébergent dans leurs maisons pour y exercer leurs activités, les personnes qui les encouragent dans cette pratique, toutes doivent être punis pour viol ou proxénétisme.» Insiste Me Faustin Lushombo, juriste. « L’Etat a la plus haute responsabilité d’assurer la protection des enfants. Ces jeunes filles doivent être récupérées, rééduquées et réinsérées. Il faut aussi que cesse l’impunité de ces viols massifs» insiste-t-il.

La loi congolaise portant répression des violences sexuelles interdit et punit sévèrement cette pratique. Selon l’article 170, est réputé viol à l’aide de violences, le seul fait du rapprochement charnel de sexes commis sur une personne mineure avec ou sans son consentement. « La peine prévue dans ce sens est de 5 à 20 ans de prison ferme » martèle Me Arlène Kajabika, juriste et membre de l’association Vision sociale.

Selon la même loi, à son article 174 « sera puni de servitude pénale de 5 à 20 ans et d’une amende de 200 000 francs congolais constants, Quiconque aura utilisé un enfant de moins de 18 ans aux fins des activités sexuelles contre rémunération ou toute autre forme d’avantage ». Pour Me Arlène, la sanction sévère de l’exploitation sexuelle des enfants au marché dans la ville de Bukavu devrait être effective « Cela devrait servir d’exemple pour décourager complètement cette pratique qui détruit l’avenir de ces jeunes filles » insiste-t-elle

Nyangi Kilundu Yung/ Etudiant ETJ

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