Les cimetières profanés sous le regard passif des autorités

16 Octobre 2014 , Rédigé par Journalistes-Démocratie-Droits Humains Publié dans #News

Vue de quelques maisons construites dans les cimétières Ruzizi / Photo par Bahati Kusinza
Vue de quelques maisons construites dans les cimétières Ruzizi / Photo par Bahati Kusinza

Des maisons poussent chaque jour comme des champignons dans les cimetières de la Ruzizi. Ces cimetières se situent dans la commune d’Ibanda en plein centre de la ville de Bukavu dans la province du Sud Kivu. Sa spoliation par certains habitants inquiète de plus en plus la société civile et une grande partie de la population. Elles invitent les autorités à mettre fin à cette situation.

Shabani est père de 6 enfants. Il y a environ 10 ans il a acheté une parcelle et construit sa maison dans les cimetières de Ruzizi où il vit depuis. « J’ai une grande famille. Je ne pouvais pas continuer à loger ailleurs parce que le loyer coûte cher à Bukavu. Quand le chef de quartier m’a autorisé de construire ici je ne pouvais que sauter dessus»,confie-t-il.

A moins de 50 centimètres de sa maison se trouvent pourtant des tombes. « Il y a des tombes partout. Tu vois là par exemple. Il y a quelques temps des gens voulaient aussi construire au milieu de ces tombes. C’est difficile mais on n’a pas de choix », déclare-t-il.

A l’instar de Shabani, des centaines d’autres familles habitent dans des cimetières de la Ruzizi. Dans toutes ces familles, les enfants se sont habitués à leur « quartier » et à la présence des morts.

En petit groupe, certains enfants s’asseyent sur des tombes pour discuter, d’autres jouent à la bille sur une autre, d’autres encore sautillent dessus. Parfois même ils arrachent des croix pour en faire des jouets.

Pour se créer une parcelle, la plupart de ces habitants détruisent des tombes, déterrent des cercueils et les restes humains qu’ils y trouvent. « Un jour j’aplanissais une parcelle non loin d’ici. En creusant, nous sommes tombés sur des cercueils. Il y avait encore des ossements humains. On les avait déterrés car on avait besoin de l’espace. Les morts sont morts, on devait laisser la place aux vivants », fait savoir Mushamuka, un creuseur des tombes à la Ruzizi.

Le garde des cimetières de la Ruzizi assiste, lui, impuissant à cette situation. Il affirme avoir, à plusieurs reprises, tenté de dissuader des gens qui viennent construire dans les cimetières pour qu’ils arrêtent mais en vain. « On ne m’écoute jamais. Quand on interdit de construire ils me brandissent des documents délivrés par des autorités. Je ne n’y puis rien. Mais c’est anormal que des gens construisent ici », regrette Mukaba, gardes de cimetières de la Ruzizi.

A part des habitations on observe aussi des cultivateurs qui érigent leurs champs dans les cimetières. Un terrain de football y a aussi été érigé depuis plus d’une année pour servir de lieu de divertissement pour les jeunes du quartier. « On voit des cultivateurs arracher des croix pour mettre leurs cultures sur des tombes non couvertes par des bétons. Il y a quelques mois il y avait aussi trois tombes sur ce terrain de football qui ont été détruits par des jeunes pour élargir leur espace. Après des matchs, ces derniers arrachent aussi des croix pour faire du feu et cuire leurs aliments», conclut Mukaba.

Des autorités reconnaissent

Le Chef de quartier Nyalukemba, Déo Kurasa, reconnait l’existence de cette pratique. Les cimetières de la Ruzizi se trouvent, en effet, dans sa circonscription administrative.

Déo Kurasa nie cependant avoir délivré des autorisations aux personnes qui construisent des maisons dans ces cimetières. « Je ne gère pas les cimetières. Ce n’est pas de mon ressort », a-t-il martelé. Par ailleurs, il reconnait l’existence d’un terrain de football récemment érigé dans les cimetières « Ce sont des jeunes de ce quartier qui ont érigé et aménagé ce terrain », fait-il observer.

Les autorités de la commune d’Ibanda, ont aussi, de leur côté, rejeté toute implication dans la délivrance des autorisations pour construire aux cimetières. « Ni le bourgmestre de la commune, ni le maire de la ville, ni le gouverneur de province, personne n’a autorisé aux gens de construire dans ces cimetières. Tous ces habitants qui sont là dans les cimetières y sont de manière illégale », martèle Kasikafire, bourgmestre adjoint de la commune d’Ibanda.Il a cependant annoncé des démolitions prochaines des maisons érigées dans les cimetières. « La mairie de Bukavu et la commune d’Ibanda sont en pourparlers avec des ingénieurs pour venir délimiter les cimetières. Toutes les maisons qui vont se retrouver au sein des cimetières vont être démolies », souligne-t-il.

Entre temps, malheureusement, des nouvelles maisons continuent de naître dans ces cimetières reconnait le bourgmestre adjoint.

Une pratique illégale.

Pour maître Olivier Mbasha, avocat au barreau de Bukavu, ce qui se passe aujourd’hui dans les cimetières de la Ruzizi n’est pas normal. « Il s’agit d’une profanation des tombes punie par l’article 111 du code pénal congolais ».

Cet article puni d’un mois à un an de prison ferme « quiconque aura détruit, abattu, mutilé ou dégradé des tombeaux, signes commémoratives ou sépulcrales… », précise l’avocat.

Maître Mbasha souligne par ailleurs que les personnes dont les tombeaux des familiers sont profanés ont le droit de saisir la justice pour réparation. « Les auteurs peuvent être poursuivi pour profanation des tombes ou destruction des tombeaux. Les victimes peuvent aussi demander des dommages et intérêts suite au préjudice subi sur suite à cette profanation », renchérit-il.

Selon lui, « Les préposés de l’Etat qui ont délivré des documents et autorisé des constructions dans des cimetières peuvent aussi être poursuivis ». Il invite le parquet du Sud Kivu à se saisir de cette affaire pour mettre fin à ce phénomène. « L’infraction pénale relève de la compétence du Parquet. Et le parquet peut se saisir d’office de ces infractions de profanation des tombeaux et poursuivre les auteurs », soutient maître Olivier Mbasha.

Cette question préoccupe aussi la société civile du Sud Kivu. Jean Chrysostome Kijana, Président national de la Nouvelle dynamique de la société civile, NDCI, condamne cette pratique et appelle les autorités à mettre fin à l’impunité observé dans ce secteur. « On ne sait pas aujourd’hui qui fait quoi. Chaque autorité délivre des documents quand il veut et à qui il veut. C’est ce que nous observons aussi actuellement dans les cimetières. C’est un problème d’impunité.», déclare-t-il. Il appelle en même temps le maire de la ville à prendre ses responsabilités pour mettre fin à cette pratique. « Il faut vraiment limiter et interdire des constructions dans les cimetières », conclu Jean Chrysostome Kijana.

Pour rappel, c’est depuis les années 2000 que des habitants ont commencé à ériger des constructions et vivre dans les cimetières de la Ruzizi. Nombreuses organisations avaient dénoncé la mesure du gouverneur de province de l’époque qui avait lotis une partie des cimetières à un groupe d’habitants. Depuis, d’autres leur ont emboité le pas. Aujourd’hui, ces cimetières se trouvent menacés.

Par Bahati Kusinza Cisirika

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