GOMA : Des tenanciers de bornes fontaines veulent protéger les enfants

12 Juin 2015 , Rédigé par Journalistes-Démocratie-Droits Humains Publié dans #News

GOMA : Des tenanciers de bornes fontaines veulent protéger les enfants

Protéger les enfants contre les méfaits de lourdes charges est la mission que viennent de s’assigner des tenanciers de bornes fontaines de Ndosho. Situé à l’ouest de Goma, ce quartier vit dans une pénurie récurrente d’eau. Ainsi, des enfants sont obligés de se réveiller nuitamment afin de s’acquitter de leur devoir, celui de transporter de grandes quantités d’eau, à leurs risques et périls.

Il est 4h30 à Ndosho, et les rues sont déjà mouvementées comme un marché au sommet de sa clientèle. Des habitants du quartier accourent à la recherche d’eau, des bidons à la main. Les bornes fontaines sont prises d’assauts par des personnes impatientes et prêtes à en découdre pour une goutte d’eau. Dans cette rude épreuve, les enfants sont de la partie.

Francine Sifa, 10 ans à peine, est élève dans une école primaire environnante. Mais comme d’autres centaines d’enfants, elle transporte chaque jour un bidon de 20 litres d’eau avant de se rendre à l’école. « Chaque matin, je transporte les 20 litres d’eau pour ravitailler la maison. Et à mon retour de l’école, je fais de même», raconte-t-elle.

Mais cette fois, Hussein Lwasira, le gérant de la borne fontaine, décide de ne lui servir que 10 litres. « Les 20 litres ne sont pas proportionnels à ton âge. Soit tu prends les 10 litres, soit tu rentres bredouille. Sinon, que tes parents viennent le chercher eux-mêmes», argue Hussein d’un ton sévère.

Dans la file d’attente, Aghati Mashagiro, 29 ans et mère de trois enfants, proteste et crie à l’ingérence du gérant. « Hussein, ton travail n’est pas de dire aux parents qui ils doivent envoyer puiser l’eau. Tu n’as aucune leçon à donner aux parents sur la manière d’éduquer leurs enfants », s’adresse-t-elle à Hussein, indignée. Elle poursuit : « Quand les parents estiment que leur fille est capable de transporter 20 litres, c’est à eux de décider. Remplis le bidon de Francine et cesse tes foutaises », ordonne-t-elle au gérant d’un ton sec.

La réaction d’Aghati indigne Sada Wakilongo. Venue avec son garçon de 17 ans, cette maman proche de la quarantaine dénonce une cruauté de la part de certains parents. « Qui a dit que les parents ne peuvent pas avoir tort ? Avant 5h00, envoyer une petite fille au robinet, avec un gros bidon, c’est être sadique. Et quand il y a un problème de viol, de santé ou de scolarité, qui va payer ? C’est une bonne mesure et elle va permettre aux parents de prendre conscience », souligne-t-elle.

Malgré les désaccords, le gérant de la pompe appliquera encore et encore sa rigueur sur d’autres enfants venus puiser de l’eau. Pour lui, les bons exemples sont à imiter. « Ensemble avec mes collègues, nous avons mis en place ces restrictions pour protéger les enfants. On en a assez vu ».

Depuis six mois, environ quinze tenanciers de bornes fontaines du quartier Ndosho ont souscrit à cette mesure. Paul Kamate, père de famille, est parmi les personnes qui la soutiennent. « Des enfants tombent et se fracturent. Ils courent de nombreux risques pour leur santé et curieusement, les parents nous envoient de très petits enfants avec de très gros bidons. Cela nous a révoltés », confie-t-il.

Obliger les enfants à porter de lourds fardeaux comporte pourtant des conséquences sur leur santé. Selon Patrick Ndovia, kinésithérapeute au centre pour handicapés du Nord-Kivu, ce danger peut être à court, à moyen ou à long terme. « Chaque jour, je reçois des personnes qui souffrent de mal de dos, de hanches, des côtes. Le comble est que la grande partie de leurs infections, qui s’aggravent avec l’âge, ont des causes éloignées, accumulées probablement pendant l’enfance », précise-t-il.

« Une fille de 16 ou 18 ans ne devrait pas porter plus de 15 kilos de charge. Alors quand les enfants de 10 à 13 ans transportent sur de longues distances plus de 20 kilos, on les expose à diverses maladies dont l’entorse, la luxation, la fracture, l’hernie discale, la lombalgie, etc... Les parents devraient vraiment être conscient de cela », interpelle le kinésithérapeute.

Selon l’article 53 de la loi portant protection de l’enfance en RDC, « sont considérés comme pires formes de travail des enfants les travaux qui, par leur nature et les conditions dans lesquelles ils s’exercent, sont susceptibles de nuire à la santé, à la croissance, à la sécurité, à l’épanouissement, à la dignité ou la morale de l’enfant ».

« Les lourdes charges d’eau que certains parents obligent leurs enfants à porter chaque matin constituent une violence domestique », estime Me Jules Kasereka, chargé des questions juridiques au Parlement d’enfants du Nord-Kivu.

L’implication de l’Etat pour la pérennisation

Les tenanciers des bornes fontaines espèrent aujourd’hui voir le gouvernement s’impliquer pour accompagner leur initiative. Mais pour que cela se pérennise, ils plaident pour que l’interdiction aux enfants de porter de lourds bidons soit obligatoire pour tous les tenanciers des bornes fontaines. « Il y a environ 80 bornes fontaines implantées dans ce quartier. Si les autorités obligeaient tout le monde à appliquer ces restrictions, ça serait un grand pas dans le respect des droits de ces enfants», confie Janvier Chamunani, gérant d’une borne fontaine située non loin du marché Simba.

Du côté des autorités, on encourage cette initiative. Damien Mugema, conseiller du chef de quartier Ndosho, renseigne par ailleurs que la question est en étude au bureau de son quartier. « Nous sommes au courant de ce que font ces tenanciers des bornes et nous les encourageons. Nous attendons de nous réunir avec eux pour discuter de cette question et envisager des mesures concrètes », rassure–t-il.

Mais cela ne doit pas se limiter au seul quartier, estime Kelvin Batumike, chargé de communication à l’Observatoire des Droits Humains (ODH), « il faut que le gouvernement provincial s’implique aussi pour appuyer cette initiative. Il doit prendre des mesures concrètes pour accompagner ces tenanciers. La loi protège les enfants et c’est à l’Etat de la faire respecter en premier », conclut-il.

Dieu-merci Mbemba.

@RCN Justice & Démocratie - UCOFEM - JED

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