Les sourds privés de droit à la communication à Bukavu

17 Mars 2016 , Rédigé par Journalistes-Démocratie-Droits Humains

Des sourds muets dans une activité culturelle à Kinshasa. Ph. JDH
Des sourds muets dans une activité culturelle à Kinshasa. Ph. JDH

Pendant environs 3 semaines, du 20 Janvier au 7 Février 2015, la connexion internet ainsi que la communication par des messages courts (sms) ont été suspendues par le gouvernement sur toute l’étendue de la République Démocratique du Congo. C’était à la suite de violentes manifestations des opposants hostiles à la révision de la loi électorale en RDC.

Le 17 janvier, l’assemblée nationale de la RDC a voté la loi électorale qui conditionnait la tenue des élections présidentielles par l’organisation du recensement global de la population. Les opposants et acteurs de la société civile, craignant un glissement du mandat du président actuel au-delà de 2016, ont organisées des manifestations de contestation sur l’ensemble du pays. Pour réduire la coordination de leurs mouvements, le gouvernement a ordonné la suspension des services internet et la communication par des messages courts, sms.

« C’est tôt dans la matinée du 20 janvier que notre hiérarchie a reçu l’ordre de suspendre la connexion internet ainsi que le service sms », a affirmé un agent d’une société de télécommunication de la ville de Bukavu. La mesure a été générale pour toutes les sociétés de télécommunications et de distribution du réseau internet sur l’ensemble du pays. Si cette décision a lésé tous les habitants de la RDC, à Bukavu, les sourds muets ont été particulièrement très affectés car ils sont privés de leur moyen de communication.

Les sourds, premières victimes

Dans la ville de Bukavu, en province du Sud-Kivu, les personnes sourdes et mal entendantes ont été parmi les principales victimes de cette mesure. « Nous n’avons pas su communiquer avec nos famille et nos amies. Pourtant avec notre handicap, les sms et l’internet sont notre seul moyen de communiquer avec les personnes qui sont loin de nous », a témoigné Asifiwe Charlotte, élève, sourde. Visage triste et d’un air désemparé, cette fille de 19 ans n’a arrêté de condamné les auteurs de cette mesure. « Pour moi cette décision a témoigné de la une discrimination et du mépris dont nous sommes victimes de la part de nos autorités » a-t-elle dit.

Réunis au sein de différentes associations, dans la ville de Bukavu, les sourds muets développent diverses activités génératrices de revenus. Ils passent ainsi par le canal des sms et des médias sociaux, tel que Facebook, pour communiquer avec leurs clients. « Parmi nous il y a ceux qui font des petits commerce et des activités comme la cordonnerie, la couture, la menuiserie,…mais nous avons tous été bloqués. Personnellement j’ai perdu une grande partie de ma clientèle », a noté Bienvenu Mungwa, menuisier, père de trois enfants.

Du point de vue de la sécurité, l’interruption de la communication par sms a également affecté les sourds. « Nous avions très peur car une fois agressée. La communication par sms est le seule moyen rapide dont on dispose pour de demander secours. Ça a été une pire période qui nous a été imposée », a précisé Mungwa.

Une violation des droits humains

Du côté de la société civile, des organisations de défense des droits humains, et des personnes handicapées, cette mesure a constitué une grave violation des droits de l’homme.

« L’autorité publique n’a pas respecté les droits à la communication des sourds muets qui ne communiquent généralement que par sms et internet », a fait observer Boniface Birashwirwa, encadreur des sourds au Centre Heri Kwetu, un centre de récupération professionnelle des personnes en situation d’handicap. Pour lui, la décision d’interrompre ces deux moyens de communication a préjudicié énormément cette catégorie de personnes car ne pouvant pas parler ni appeler.

L’association INAM, Initiative pour l’avenir meilleur, spécialisée dans la défense des droits des personnes en situation d’handicap dénonce aussi cette mesure qu’elle qualifie de cavalière. « Les conséquences de la suspension de sms et de l’internet sont nombreuse à l’égard de personnes à auditions réduites. C’est une mesure qui constitue un blocage et une violation de droit de l’homme », a martelé Blaise Bulonza, coordinateur de cette organisation. Depuis la prise de cette décision, son organisation a initié plusieurs activités de plaidoyer auprès des autorités locales et nationales pour qu’elle soit levée. « Nous avons contacté le gouverneur de province qui nous a renvoyé au niveau national. Nous avons alors adressé un mémorandum au ministre national de la communication pour qu’il lève cette mesure cavalière », a ajouté Blaise Bulonza.

Les responsables se dédouanent

Les fournisseurs de service internet et téléphonie cellulaire affirment, de leur côté, n’avoir pas été à la base de cette mesure dont eux aussi ont été victimes. « L’ordre de couper ces services est venu de Kinshasa », a affirmé un cadre du siège local de la société Vodacom, une société de télécommunication. « Nous avons enregistré des grandes pertes en revenus et aussi le manque de satisfaction de nos abonnés entre autre les handicapés suite à cette interruption », ajouté de son côté un cadre de la société Tigo.

Au Sud Kivu, les autorités publiques reconnaissent l’impact négatif de cette mesure sur les sourds muets mais affirment ne pas détenir la solution. « Il appartient aux autorités compétentes de se prononcer sur ce sujet », a avoué Marapa, chef division de communication et médias au Sud Kivu, refusant de se prononcer d’avantage sur le sujet. Même son de cloche au niveau du ministère provincial de l’information. « Il s’agit d’une décision prise pour préserver l’ordre public et qui ne peut être levée qu’au niveau national », a souligné un agent du ministère.

Pour Me Kadorho Kagenyi, avocat près la cour d’appel de Bukavu, cette mesure constitue une violation« flagrante » des droits de l’homme. « L’état a le devoir de protéger les droits de ses citoyens et non de les violer. Nos gouvernants devaient éviter de prendre une telle mesure qui a affecté toute sa population et particulièrement les sourds muets », a-t-il souligné.

La constitution congolaise garantit pourtant le droit à l’information, à la communication et protège les personnes handicapées. A son article 49, la constitution stipule que « … les personnes avec handicap ont droit à des mesures spécifiques de protection en rapport avec leurs besoins physiques, intellectuels et moraux ». Et de conclure à son article 24 que « Toute personne a droit à l’information… ».

Par Misangi Iyalo Nelly

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